Les retours de mission

Partie 2 : la reprise de la vie à deux

            Après l’émotion suscitée par les retrouvailles, il faut reprendre la vie à deux. Le militaire rentre chez lui, retrouve sa famille et son foyer, et doit se réadapter à cette vie, après plusieurs mois de mission extérieure. Cette reprise de la vie à la maison n’est pas toujours facile.

            En effet, nous avons vécu, avec notre conjoint, des vies parallèles, chacun de notre côté, pendant plusieurs mois, et il faut à présent réapprendre à vivre ensemble, se réajuster l’un à l’autre, pour reprendre paisiblement notre vie quotidienne commune. Le changement est plus subtil pour ceux qui restent, car la vie est sensiblement restée la même. En revanche pour le conjoint militaire, le changement est radical. Il passe d’une vie sur un théâtre d’opérations extérieures, entouré de militaires, où le danger est présent, à la chaleur d’un foyer confortable, loin de ce qu’il a vécu. Et même si la plupart des soldats passent par un sas de décompression qui permet d’adoucir un peu l’atterrissage, il leur faut souvent encore du temps pour se réadapter. Cela demande des efforts de chacun des côtés pour que l’autre s’y retrouve.

Le retour– un changement de rythme pour lui

« Quand Paul rentre, nous raconte Morgane, il a une liste de choses qu’il doit gérer. J’ai arrêté de vouloir tout faire toute seule ou bien faire en sorte que tout soit fait avant qu’il ne rentre. Paul met du temps à retrouver son rythme ici, et moi je n’ai pas le temps de l’attendre, d’attendre qu’il se repose. Je me suis rendue compte qu’autrement, il prenait son retour un peu trop légèrement et qu’à tout gérer, j’étais bien plus désagréable. Déjà qu’à chacune de ses longues absences, je fais l’expérience de la « loi de l’emmerdement maximum », alors dès qu’il rentre, je ne tarde pas trop à lui déléguer mes soucis à gérer. Autrement j’ai l’impression d’être en collocation avec lui. »

Certains militaires, en revenant chez eux ont besoin de souffler un peu, de se retrouver, pour évacuer la fatigue des mois passés au loin. La famille aurait envie de toute de suite l’entourer, et de rattraper le temps perdu, mais il faut être patient.  

Des sentiments parfois mitigés pour ceux qui sont restés … (Re)laisser la place au militaire absent, ce n’est pas une évidence !

« Chacun veut s’accaparer ce père, ce mari prodigue ! raconte Marie-Armelle. Les enfants ne le lâchent plus alors que je souhaiterais juste le retrouver pour moi toute seule. Et puis, il faut qu’il retrouve sa place, qu’il reprenne les commandes du bateau conjointement avec moi, et ce n’est pas simple quand on fût le seul maître à bord. C’est difficile d’accepter que l’autre nous bouscule, et souvent ça donne naissance à de petites incompréhensions et rancunes. D’autant que c’est lui qui m’a laissé, alors pourquoi faudrait-il que je fasse des efforts pour lui laisser une place, lui, ce déserteur ! »

En effet, il est aussi normal de la part des conjointes – et parfois des enfants – de ressentir un peu de rancune envers celui qui est parti. Cela fait partie des sentiments ambivalents que tous expérimentent au retour d’Opex. Cette rancune est plus ou moins consciente et agit sur certaines de nos réactions. Pas d’inquiétude, c’est tout à fait habituel, et cela ne veut pas dire que vous ne soutenez pas son choix de carrière.

Renouer le lien et réapprivoiser l’autre malgré les expériences différentes vécues au cours de ces mois d’absence

Chacun de son côté a également pu vivre des choses difficiles, et la séparation n’a pas toujours permis un réel dialogue pour surmonter ces difficultés. Des tensions peuvent alors se faire sentir au sein du couple, et c’est tout à fait normal. Aliénor nous raconte son expérience, au retour de mission de son mari :

« Nous avons eu la chance de passer plusieurs semaines de vacances ensemble ce qui nous a permis de vraiment nous retrouver. Mais rapidement ce que nous avions vécu chacun de notre côté durant ces 4 mois et demi refaisait surface peu à peu. J’ai constaté assez vite aussi que mon mari avait changé depuis cette mission, il m’arrivait parfois d’avoir du mal à le reconnaître. Lui qui était si patient d’habitude s’énervait pour tout un tas de petites choses qui me semblaient bien souvent insignifiantes. Lui qui était si prudent au volant était devenu distrait avec une capacité de concentration très réduite. Il dormait mal, il faisait des cauchemars, il sursautait à la moindre porte qui claquait, tout l’agaçait, il avait très souvent le regard dans le vague et la tête ailleurs. Le changement brutal de rythme et de cadre semblait difficile pour lui. De mon côté, les épreuves que j’avais traversé durant son absence m’avait fragilisée, et je crois qu’inconsciemment je lui en voulais de ne pas avoir été là quand j’avais besoin de lui. Nous nous sommes alors heurtés à de réelles incompréhensions liées à beaucoup de non-dits. »

Comment s’en sortir au milieu de toutes ces émotions et ces tensions ? Le dialogue et la patience, les clefs pour retrouver l’autre

Le plus important, c’est le dialogue ! Il est primordial de parler en couple, et en famille, de ce que chacun ressent. On s’attend tous que les retours soient merveilleux et que tout se règle en un coup de baguette magique, mais cela ne fonctionne pas comme ça. Il faut donc se parler et s’écouter pour enlever une à un les tensions qui peuvent surgir dans ces moments-là. De plus, sachez que toutes les familles de militaires expérimentent des émotions ambivalentes à un moment donné.

« On avait pris sur nous pendant plusieurs mois pour faire face, nous dit encore Aliénor, pour avancer et tenir le coup, et là, la pression retombait et les masques tombaient enfin. Les jours ont passé, les langues se sont déliées, et le dialogue nous a libéré l’un et l’autre petit à petit. Après un retour tant attendu et des retrouvailles de rêve, nous avons très vite été rattrapés par la réalité, comme beaucoup je suppose. Nous avons été confrontés aux petits tracas du quotidiens, à des problèmes de santé, des préoccupations matérielles, et une nouvelle séparation qui se profilait déjà… Mais ce premier retour de mission que l’on a vécu restera magique et inoubliable ! Les difficultés que nous avons pu rencontrer nous ont fait grandir, elles nous ont fait prendre conscience de la nécessité de nous parler et de nous dire les choses. Tout cela a véritablement renforcé notre amour, nous a encore plus soudés et aidés à mieux appréhender les autres missions. »

Du temps, un apprentissage et une adaptation … au fil des OPEX

Le retour d’un militaire à la maison se prépare, tout comme les départs, et c’est tout un apprentissage. De plus, chaque retour est différent, selon les situations de la famille à ce moment là (âge des enfants, évènements familiaux…). Le tout est de rester patient et à l’écoute de chacun.  

« Il nous faut beaucoup de temps à deux pour se ré-apprivoiser, dit encore Marie-Armelle, quand nous l’avons pu nous sommes partis en voyage pendant quelques jours, sinon nous nous arrangeons pour faire garder les enfants pour un resto, une sortie. Cela prend un peu de temps, parfois deux semaines jusqu’à 1 mois et demi pour s’harmoniser. Les enfants, c’est bien plus rapide, bien qu’il y ai quelques frottements au début, un peu de défis d’autorité, là aussi, Papa doit reprendre sa place. Finalement une fois les premiers jours passés, le bonheur d’être enfin réuni, d’être seconder prend le dessus, et nous savourons chaque moment passé en famille. »