Pourquoi leur programmation change-t’elle tout le temps ?

C’est une question qui revient souvent lorsqu’on vit avec un militaire. Pourquoi la programmation change-t-elle constamment ? Qu’elle vienne de nous, femmes de militaire, ou même de notre entourage, qui ne comprend pas toujours le pourquoi du comment, nous avons souvent du mal à y répondre !

Des journées qui se suivent et qui ne se ressemblent pas

Entre les départs et retours d’opex avancés ou repoussés, les terrains qui « tombent du ciel », les gardes inopinées, les permissions annulées, j’en passe et des meilleures : rien ou presque rien ne se passe finalement comme prévu !

Tous ces changements de dernière minute ne nous simplifient pas la vie ! Ils nous empêchent de voir loin, et de programmer à minima nos petites vies un peu en amont, comme le commun des mortels ! Entre les invitations d’amis auxquelles on avait d’abord dit « oui » pour finalement dire « non », les vacances que l’on décale, que l’on annule, ou que l’on passe en fin de compte sans lui, les rendez-vous pris pour qu’il soit présent et auxquels on se rend finalement seule… Notre quotidien n’est pas sans surprise et nous avons au moins le mérite de ne jamais nous ennuyer ! 

Au-delà du « on ne connait pas la routine », on a toutes rêvé au moins une fois d’un petit emploi du temps bien calé, stable et sans imprévus. Un agenda qui permette de réserver des billets ou des locations de vacances sans stress et surtout sans assurance annulation, des journées qui se suivent et se ressemblent un minimum. Mais pour une femme de mili, ce doux rêve, c’est comme l’Arlésienne : on en parle souvent, on l’attend avec impatience mais ça ne vient jamais !

Une programmation militaire qui évolue sans cesse

Alors pourquoi tant d’incertitudes et d’imprévus avec l’Armée ? Pourquoi n’arrive-t’on jamais à voir un peu loin et doit-on sans cesse tout réorganiser et réinventer ?

Tentons d’y voir plus clair.

La contrainte majeure des armées, c’est la prise en compte de la situation sécuritaire en France et dans le monde. Or, elle évolue en permanence et oblige donc les armées à s’adapter sans cesse.

L’exemple de Sentinelle

L’exemple le plus marquant est celui de l’opération Sentinelle dont le nombre de militaires mobilisés évolue rapidement, pouvant passer de 3 000 à 7000 hommes, voire 10 000 quand la menace est forte et réelle.

Pour mieux comprendre ce que cela représente en termes d’effectifs, 3 000 militaires c’est l’équivalent de 3 régiments mobilisés, ce qui est déjà pas mal !

En octobre 2020, suite à l’attentat dans une basilique de Nice, le nombre de militaires sur l’opération est rapidement passé à 7 000 (plus du double !!). Mais d’où sont sorties ces 4 000 personnes supplémentaires ? Et bien il s’agissait de militaires « en alerte ». Pour faire simple, c’était la période où votre conjoint était à peu près « tranquille » au régiment… Mais suite à l’attaque, il a dû préparer son paquetage et vous laisser seule au beau milieu de vos vacances de la Toussaint…

Après les attentats du Bataclan (2015) mais également de Nice (2016), les effectifs de Sentinelle ont brusquement bondi à 10 000. Et une fois de plus, ce sont des milliers de militaires qui ont été déployés en un temps record sur le territoire et presque tout autant de conjointes qui se sont soudainement retrouvées seules…

Prises d’alerte et déploiements soudain à l’étranger

L’opération SERVAL (2013) au Mali en est également l’illustration parfaite. A la demande des autorités maliennes, la France a engagé en quelques jours (voire en quelques heures pour certaines unités) une grande opération militaire pour aider les maliens à repousser l’avancée de groupes terroristes.

En à peine 5 jours, 1800 hommes sont déployés en Afrique sur très court préavis ! Et des centaines de familles doivent se réorganiser pour une durée indéterminée…

L’opération SANGARIS (2013) en Centrafrique a également conduit au départ en un temps record de centaines de militaires qui étaient « d’alerte Guépard ».

Quand le conjoint est d’alerte, on se dit toujours que ça ne va pas tomber sur nous, que ce ne serait vraiment pas de chance qu’un truc arrive sur cette période de 4 mois.

Bon, dans les faits, on ne passe pas toujours entre les gouttes et même si la probabilité de partir est faible, elle n’est jamais nulle… Pour certaines, le départ est quasi immédiat, c’est-à-dire en moins de 48h, d’autres auront un petit sursis de 5 jours, et pour « les plus chanceuses » (tout est relatif !!), il se passera 10 jours entre l’alerte et le déploiement.

Ces départs sont toujours plus rudes que ceux programmés depuis plus longtemps. On n’a pas vraiment le temps de se préparer psychologiquement… mais aussi d’un point de vue logistique. Certaines se diront que ça peut aussi être un avantage, on n’a alors même pas le temps de ressasser et de se faire mille nœuds aux cerveaux !

Et toutes les autres fois où ça ne se passe pas comme prévu ?

Et bien pour faire simple, c’est souvent un cumul entre le jeu des chaises musicale et l’effet domino.

L’escadron X part sur Sentinelle, résultat cela libère une place dans tel camp d’entrainement, donc c’est la compagnie Y qui prend sa place et qui part au pied levé en terrain.

Le sergent D. est « de semaine » (garde de 7 jours) mais il tombe malade et c’est le Sergent L. qui est désigné pour le remplacer.

Le caporal T. part du jour au lendemain sur un stage de 4 semaines, car finalement un autre régiment a rendu la place qu’il avait obtenu.

Le capitaine M, tout juste rentré de mission repart à l’autre bout du monde, car on n’a simplement pas trouvé d’autre officier adjoint à ce moment-là.

Et puis aussi parfois, il n’y a pas vraiment d’explications rationnelles qui justifient les changements inopinés. C’est comme ça, c’est tout ! Quoi qu’il en soit, cela met du piment dans nos vies et cela nous oblige vraiment à accueillir la vie au jour le jour !

Mais qui est derrière cette programmation à rebondissement ?

L’armée fonctionne comme un mille-feuille très hiérarchisé. Or les imprévus peuvent aussi bien venir du sommet (ex : le Président de la République prend la décision d’une grosse opération comme pour le Mali ou la Centrafrique) que de la base (ex : un chef de section désigne un sergent à la dernière minute sur une mission qui nécessite un renfort).

Dans ce capharnaüm, on a souvent besoin de trouver un responsable. Une envie de savoir « à qui la faute » si notre week-end en amoureux est tombé à l’eau, si on se retrouve seule le soir dans notre canapé devant un vrai « bon navet ».

Le fonctionnement de l’armée, c’est comme celui d’une famille. Plus il y a de membres, moins cela se passe comme prévu ! Au sein de l’institution, des hommes travaillent au quotidien sur la programmation afin d’anticiper au mieux les missions des uns et des autres ; mais un grain de sable peut bouleverser la plus parfaite des planifications.

Quoi qu’il en soit, cela met du piment dans nos vies et nous oblige vraiment à accueillir la vie au jour le jour ! Carpe diem ! Car, d’expérience, plus on programme et plus tout est déprogrammé !

Cela nous fait râler parfois, saturer souvent ! Et c’est bien normal de dire que l’on en a marre de toutes ces incertitudes ! On ne s’y habitue pas !

Toutefois, la sérénité se trouve probablement dans le renoncement à voir loin dans l’organisation de notre vie personnelle. Tentons d’être dans l’instant présent, à chaque jour suffit sa peine !

Entre nous soit dit, on s’y fait ! Mais si un jour ça devait se stabiliser, on ne ferait pas les difficiles !!!

Fanny