Quand nos guerriers sont blessés

Prise de conscience

Je me souviendrai toujours de cette femme, militaire également, qui un jour est entrée dans mon bureau pour me demander des conseils afin de d’entamer une procédure de divorce.

Quand vous avez 25 ans, engagée depuis à peine 6 mois, et que vous vous retrouvez face à une femme d’une quarantaine d’années, 3 enfants, 20 ans de carrière et presque autant de mariage, vous vous sentez un peu petite.

Or, ce matin-là, la jeune femme et militaire que j’étais est entrée dans un monde dont elle ignorait l’existence.

Je savais que certains militaires rentraient blessés physiquement d’opération, mais je ne connaissais pas encore cette autre blessure, invisible, que cette femme m’a fait entrevoir.

Un retour compliqué d’Afghanistan

Depuis le retour d’Afghanistan de son mari, le comportement de ce dernier avait changé, vis-à-vis d’elle mais aussi vis-à-vis de leurs enfants. Plus renfermé sur lui-même, peu bavard et incapable de faire preuve de patience avec sa famille. Au régiment, rien à redire, un militaire exemplaire et « ayant de très bons états de service ». Au fil de son récit, j’ai l’impression qu’elle me parle de deux hommes différents. Ce qu’elle me confirme, en avouant avoir fait sa propre enquête via les camarades de son mari. Eux n’ont rien noté de particulier depuis son retour d’Afghanistan, « RAS » (rien à signaler) comme on dit à l’Armée.

Plusieurs fois, elle lui a demandé s’il avait rencontré quelqu’un d’autre là-bas. il s’est emporté et lui a dit qu’elle « délirait complètement » et qu’elle « était parano ». Fin de l’échange.

Egalement militaire, elle avait conscience que certaines missions peuvent marquer à vie, alors elle a également tenté de le faire parler de sa dernière Opex. Mutisme complet, il a brusquement quitté la maison et est parti se promener plusieurs heures dans la campagne environnante.

Ils n’en ont plus parlé, mais elle est persuadée que quelque chose s’est passé là-bas, aux confins de la Kapisa. Depuis son retour, elle a l’impression de vivre à côté d’un inconnu, ils ne partagent plus rien, dans l’intimité comme dans le quotidien ordinaire d’une famille. Il ne lui parle quasiment pas, ne l’aide dans aucune tâche ménagère et se désintéresse totalement de ses enfants. Ils vivent sous le même toit, c’est tout.

Le blues de l’opex ?

Au début, elle a pensé que ça allait s’arranger au fil des mois, que c’était le blues du retour d’Opex quand on a vécu des moments forts avec ses camarades. Mais en réalité le mal était plus profond.

La nuit, c’est finalement là qu’il est le plus bavard, il parle et donne des ordres en dormant. Surtout, il se réveille à plusieurs reprises dans un état de stress qu’elle ne lui connaissait pas.

Prisonnier de sa blessure

Il ne lui donne pas le sentiment de vouloir s’en sortir, du moins c’est ce qu’elle pense. Il est comme prisonnier de ce qu’il a vécu. Elle est persuadée qu’il pourrait être acteur de sa reconstruction, mais il a fait le choix d’en être la victime en s’enfermant dans ses souvenirs. Sa femme et leurs trois enfants en sont les dégâts collatéraux mais ça ne semble lui faire ni chaud, ni froid.

Ce lundi matin, elle a franchi la porte de mon bureau parce qu’il est allé trop loin. Incapable de faire preuve d’écoute et d’un minimum de patience, il s’est emporté avec leur fils aîné, qui, lui non plus, ne reconnait plus son père. Il l’a frappé, violemment, son gamin n’en revenait pas. Il a été tellement surpris qu’il a encaissé le coup sans réagir, hébété face à ce père devenu un parfait inconnu depuis « qu’il s’est barré en Afgha ».

Le point de non-retour

C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, elle lui a demandé de quitter la maison et de ne pas revenir. En militaire, discipliné, il a préparé ses affaires et quitté le domicile conjugal. Elle ne sait pas où il est parti mais à vrai dire, c’est le cadet de ses soucis. Tout ce qui compte à présent, c’est de protéger ses enfants. Voilà où elle en est ce lundi matin quand elle ose pousser la porte de mon bureau, et me confier que rien ne va plus dans son couple.

D’un coup je me retrouve dans l’intimité de cette famille. Je suis confrontée à la réalité, à la violence de certaines Opex, moi qui viens de m’engager et n’ai absolument rien vécu. Et je ne suis pas très à l’aise, je le reconnais. Je ne m’attendais pas à un tel « déballage » et je ne suis ni assistante sociale, ni psychologue.

Depuis ce lundi matin où j’ai touché du doigt ce que l’on nomme le SPT, « Stress post-traumatique », j’ai réalisé que ce cas était loin d’être isolé.

Nous ne sommes pas tous égaux face à la mort ou à des scènes insoutenables que font éclore les combats. Certains militaires rentrent blessés, non pas physiquement, mais psychologiquement. La blessure peut rester invisible un long moment, sans que qui que ce soit ne la décèle. Mais elle finit toujours par être perçue par l’entourage. Des changements de comportement, de l’agressivité, des nuits agitées ou d’insomnie, et, parfois, l’alcool comme béquille.

Une blessure difficile à accepter

Désormais, l’Armée ne ferme plus les yeux sur le SPT. Elle essaie de déceler, d’accompagner ceux qui en sont victimes, notamment pendant les sas de décompression post Opex. Car au-delà du fait que le militaire souffre, c’est également une famille derrière, qui se retrouve désemparée et victime. Le SPT n’est pas une sous-catégorie de blessure de guerre, elle est une blessure à part entière qui doit être soignée et prise en charge.

En tant que femme de militaire, nous avons une responsabilité vis-à-vis de celui que nous aimons. Nous devons rester vigilante et avoir le courage de mettre notre conjoint face à la réalité lorsqu’il apparait être victime d’un SPT. Même s’il n’entend pas toujours, comme me l’avait démontrée l’histoire de ce couple.

Car nombre d’entre eux ont honte de reconnaître une blessure psychologique. Quand on est militaire, on ne peut pas montrer une quelconque « faiblesse », ni à soi-même, ni aux autres, de peur de devenir un mauvais militaire. On est la « brebis galeuse » qui n’a pas su encaisser sa mission alors que d’autres y sont arrivés. Au contraire, il faut une bonne dose de courage pour s’avouer que l’on est blessé de l’intérieur. Or, nous pouvons aider notre conjoint à en prendre conscience, lui donner la force et la détermination pour guérir et prendre le problème à bras le corps.

Nous n’avons pas les armes pour leur apporter la guérison et ce n’est d’ailleurs pas notre rôle. Toutefois, nous pouvons être le moteur, la vraie raison de s’en sortir et de surmonter cette épreuve. Tout est possible par amour.

Le soutien de la CABAT

Il faut surtout avoir conscience que nous ne sommes pas seules. Ces dernières années, l’Armée a vraiment changé son regard sur les troubles psychologiques, et a conscience qu’elle doit prendre en charge ses hommes. C’est notamment la mission que s’est donnée la Cellule d’Aide aux Blessés de l’Armée de Terre (CABAT), créée en 1993, afin d’épauler les militaires blessés.

Des livres existent également pour aider l’entourage à mieux comprendre cette blessure qui ne se voit pas, y compris certains destinés aux enfants.

Le combat pour la guérison est souvent long et difficile pour le blessé, comme pour sa famille. Mais c’est une véritable victoire de faire un jour de ses cauchemars, des souvenirs.

Des souvenirs qui eux, n’empêchent pas de vivre et d’avancer.

Anonyme